Tome 1 : Le Dormeur; Prologue.

 

Prologue

  

Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil. 

Extrait de « La tempête »

 William Shakespeare.

 

            Loaril, l’astre nocturne, avait étendu son manteau d’argent sur les frondaisons verdoyantes. Dominée par des chênes sans âge, la forêt semblait s’étendre presque à l’infini, mais, au-delà de ses ramifications tentaculaires elle cédait volontiers la place à d’autres paysages. Sur le monde de Gwel’Edaïs, aucune des contrées n’était fixe à l’exception du royaume des elfes verts centrés sur Yg-drach’Ill, le chêne originel, pivot du monde féérique ; aussi, les limites de la Sylve ne bordaient pas constamment les mêmes rivages.

            Pourtant, ces derniers temps et plus qu’à l’accoutumée, elle se faisait voisine du royaume elfique. Fallait-il y voir la volonté inconsciente de la Dame, maîtresse des ces bois ? Sans nul doute. En Faérie, les terres étaient liées à leurs habitants et plus particulièrement à leur seigneur. D’aucun n’ignorait les liens qui unissaient la reine des dryades à la famille régnante elfique. L’amitié sincère que partageait la Dame des bois avec Mylliane la Reine elfique justifiait à elle seule le rapprochement des deux contrées.

             En tout cas, s’il fallait une explication, c’était celle qui s’imposait de suite aux rares Edaïs qui se posaient la question. L’évidence était là. Qui aurait pu croire qu’une passion plus coupable animait la reine des dryades et fournissait essence à cette proximité ?

 

           Sous la lumière de l’astre lunaire, telles de multiples perles de rosée, les gouttes de sueur brillaient sur la peau de l’elfe. A la fois doux et ferme, l’épiderme naturellement glabre avait la couleur mat des hommes de sa race. Encore tremblante de l’extase des sens qui venait de parcourir son corps, Hermia caressa le corps harmonieusement musclé et toujours brûlant de son amant.

            Les fines lèvres de l’elfe dessinaient ce sourire que la reine des dryades aimait tant. Sa longue chevelure s’étalait sur le lit de mousse qui avait partagé leurs ébats amoureux. Selon l’incidence lumineuse, le brun cheveu laissait place à des touches d’un violet profond qui caractérisait la lignée masculine royale des elfes verts.

            La dryade à la peau d’écorce soupira. Elle savait que leur amour était impossible. En ces temps troublés où les humains menaçaient plus que jamais l’intégrité des leurs, la stabilité des peuples féériques surpassait parfois leurs passions. Si cet adage était rarement applicable à la grande majorité des Edaïs, il semblait de plus en plus qualifier les elfes et en particulier le sage Roi Obéron. Le suzerain faisait passer les intérêts de la majorité avant ses propres dessins. Sans nul doute, cette capacité faisait de lui le plus grand roi que Gwel’Edaïs n’ait jamais eu. Ces nombreuses qualités lui avaient valu la reconnaissance de la plupart des autres peuples, le nommant tacitement le leader de tous dans cette lutte sans fin que les féériques devaient mener contre l’humanité.

            Tous les peuples ? Non pas, certains n’adhéraient pas à cette allégeance. Hélas, bien que minoritaire, cette propension ne se limitait pas aux s’euganaetel, les nés de l’ombre, ni même et plus largement aux peuples uns’euglil. Non, certaines races de lumière, sans doute trop imbues de leur souveraineté, refusaient de s’aligner sur les décisions de guerre du Roi Obéron. Les puissants et respectés elfes gris étaient de cela et la nécessité impérieuse de leur allégeance rendait les amours d’Hermia impossibles.

            Déliant ses longs bras ligneux, la femme arbre se leva de la couche où son aimé s’était assoupi. Quelques feuilles s’échappèrent de sa chevelure de lianes et glissèrent sur le sol du petit bosquet. Un doux sourire aux lèvres, elle admira le corps dénudé de celui à qui elle avait donné son cœur. Il incombait tant de responsabilités au majestueux elfe royal que sa nature édaïque s’en trouvait dévoyée, bridant ses propres aspirations et sa propre liberté, bien si précieux aux féériques. Pourtant l’elfe puîné était bien loin des restrictions que s’imposait son frère ; son caractère indépendant était connu dans tous les royaumes de Faérie.

            Malgré les élans de son cœur, Hermia comprenait les choix et obligations de son amant. Ces mêmes impératifs tenaient leur amour à la confidence ;  secret qu’elle n’avait partagée qu’avec sa sœur de cœur. Oui, la dryade comprenait les charges pesantes de son aimé, n’avait-elle pas elle-même d’incommensurables devoirs octroyés par les Premiers d’entre eux, dont Dagda lui-même ?

            Le regard sombre de la dryade se voila un bref instant.

            Dagda…le chaudron….

            Elle ne put retenir un cri alors que le lien s’établissait. Elle tituba, mais le bras puissant de son amant la retint.

            - Que se passe-t-il, belle parmi les belles ? l’interrogea-t-il d’une voix douce où perçait cependant la fermeté de son caractère.

            Hermia leva une main pour intimer le silence à l’elfe. Si son corps subsistait là, son esprit semblait être accaparé ailleurs. Si bref qu’il fut, l’instant sembla durer une éternité. Puis, comme sortant d’un long sommeil, la dryade s’ébroua faisant frémir le lacis de lianes et de feuilles qui descendaient dans son dos. Elle cligna des yeux et son regard sombre retrouva son étincelle de conscience.

            Tout contre elle, son aimé réitéra sa question.

            - Ma Dame, enseignez moi votre trouble.

            - Je ne le puis, mon amour, c’est là une nouvelle vision imposée par l’artefact de Dagda dont je suis la gardienne éternelle.

            - Je vois, une fois encore le Chaudron du plus grand d’entre nous s’est imposé à votre esprit.

            - Il y avait fort longtemps que cela ne s’était fait, rappela Hermia plus à elle-même qu’à son amant elfique.

            Les mains de l’elfe des bois se refermèrent sur les mains délicates veinées de sève de la reine des dryades.

            - Cela n’en a d’autant que plus d’importance alors. Parle mon aimée. Si ce fardeau est trop lourd,  partageons-le.

            Hermia sourit à celui qu’elle aimait, de ce sourire triste de ceux qui ne peuvent accéder aux désirs des siens.

            - Cela est de ma responsabilité ; tu as déjà assez des tiennes, mon prince.

            L’elfe se rembrunit faisant disparaître la douceur que son amour imprimait à son visage. Il lâcha les mains de sa belle et recula d’un pas.

            - N’as-tu point confiance en moi, en la force de notre amour ? Je saurai garder le secret. S’il est besoin, j’en fais le serment.

            Hermia hésita.

            - Ce n’est là que la révélation d’une ancienne prophétie, née du temps même des Moch’enel-kent, les Premiers  d’entre nous. Tu sais aussi bien que moi que les prophéties n’ont de valeur que si nous nous intéressons à elles. Leur seule réalité n’existe qu’en notre volonté de les voir naître. Rien n’est immuable. Elle est sans importance….

            L’elfe à la peau brune caressa la joue d’Hermia remontant délicatement sa main jusqu’à une larme perlant à l’orée de l’œil de la Dame.

            - Sans importance ? Mentirais-tu à celui qui t’aime ?

            Elle prit la main elfique et caressa son visage dessus tel un félin réclamant la tendre caresse de sa maîtresse.

            - Son sens réel m’échappe, seuls les mots résonnent en moi pour l’instant. Elle m’effraie, mon aimé.

            Le visage de l’elfe s’était rapproché de la douceur de la dryade. Ses lèvres effleurèrent l’écorce plus lisse que la soie qu’était la peau de la reine. Il embrassa son cou avec légèreté.

            - Dis-moi.

            Hermia ferma les yeux, se laissant envouter par la volupté de la bouche de l’elfe.

            - D’elle semble dépendre notre destinée. D’elle semble dépendre l’issue de cette guerre sans fin qui nous oppose aux humains.

            L’elfe ne put s’empêcher d’esquisser un sourire  avide. Sa voix trembla d’une convoitise qu’Hermia ne sut remarquer.

            - Souffle-moi cette prophétie mon amour et elle restera à jamais scellée entre nous si tel est ton désir, susurra l’elfe royal à l’oreille de la dryade.

            Hermia, cœur confiant, céda aux suppliques de son aimé :

            - Si elle doit être un jour, cette prophétie sera connue sous le nom de Haĕl.

 

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